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Mon père et mon oncle rentrèrent ensemble, s’étant retrouvés quelque part sur les routes situées au nord du golfe Persique. Dès qu’ils posèrent les yeux sur moi, avant même que nous eussions échangé le bonjour, mon oncle rugit jovialement :
— Eh bien, Marco ! Pour une surprise... Toujours vivant, debout sur tes deux pieds et libre ! Mais comment est-ce possible, fieffé chenapan, tu n’as donc pas eu d’ennuis, cette fois ?
— Pas encore, me semble-t-il, répliquai-je, et je fis en sorte de pérenniser la situation en allant voir la princesse Phalène pour lui signifier la fin de nos turpitudes.
— Tu comprends, je ne saurais revenir te voir la nuit sans éveiller les soupçons.
— Dommage..., déplora-t-elle. Ma sœur était loin d’être lassée de ces zina endiablées avec toi !
— Moi non plus, chère shahzrad Magas Mirza. Mais je dois avouer que je me suis un peu épuisé à ce jeu. Il serait bon que je recouvre un peu mes forces avant la poursuite de notre voyage.
— C’est vrai que tu as l’air quelque peu surmené et hagard. Très bien, je consens que tu mettes un terme à nos rendez-vous. Nous nous ferons des adieux en bonne et due forme avant ton départ.
Nous nous assîmes ensuite tous les trois autour du shah. Mon père et mon oncle lui annoncèrent leur choix d’éviter la route maritime même si elle pouvait écourter notre chemin vers l’Orient.
— Nous vous remercions sincèrement, shah Zaman, de nous l’avoir suggérée, dit mon père. Mais un vieux proverbe vénitien l’affirme : Loda el mar e tiente a la tera.
— Ce qui signifie... ? poursuivit le shah, très affable.
— Chante les louanges de la mer, mais occupe-toi de la terre. Encense le grandiose et le périlleux, mais ne néglige jamais pour autant le banal comme le quotidien. Autrement dit, prête attention à ce que tu as. Dans le cas qui nous occupe, Matteo et moi avons déjà effectué de longues traversées sur la vaste mer, mais jamais sur des bateaux du type de ceux qu’utilisent les marchands arabes. Nous préférons encore emprunter une route terrestre, même risquée et peu sûre, que nous en remettre à ces étranges embarcations.
— Les Arabes, renchérit mon oncle, construisent leurs bateaux de haute mer avec la même négligence que ces branlantes barques fluviales que Votre Majesté peut voir arriver ici, à Bagdad. Le tout imbriqué et collé avec de la graisse de poisson, sans une seule pièce de métal, et, pour couronner le tout, la merde des chevaux ou des chèvres tombant sur les passagers des ponts inférieurs. Si l’Arabe est assez inconscient pour oser s’aventurer sur des coquilles de noix aussi sordides et délabrées, grand bien lui fasse, mais ce n’est pas notre cas.
— Peut-être est-ce la sagesse qui parle par votre bouche, intervint la shahryar Zahd, entrant alors sans vergogne dans la pièce alors que nous y étions réunis entre hommes. J’ai une histoire à vous conter à ce sujet...
Elle en avait en fait plusieurs. Toutes se rapportaient à un certain Sindbad le marin, qui avait enduré un grand nombre de mésaventures. L’une avec l’oiseau Rukh, une autre avec le vieux cheikh de la mer, une autre encore avec un poisson gros comme une île, et d’autres dont je ne me souviens même plus. Mais ce qui frappait dans tous ces récits, c’est qu’invariablement Sindbad le marin s’embarquait sur des bateaux arabes et que, chaque fois, il faisait naufrage en haute mer pour dériver ensuite vers quelque rivage inconnu des cartes.
— Merci, ma chère, ponctua le shah dès qu’elle eut achevé la sixième ou septième aventure du fameux navigateur.
Et, avant qu’elle puisse enchaîner sur une autre, il lança à mon père et à mon oncle :
— Finalement, votre voyage vers le golfe n’aura pas été vain, si je comprends bien ?
— Certes non, confirma mon père. Il était au contraire fort instructif. À titre d’exemple, j’ai acheté à Neyriz ce cimeterre tout neuf, à l’acier redoutablement tranchant. L’artisan qui l’a fabriqué m’a expliqué qu’il avait été fondu avec le fer extrait des mines toutes proches de Votre Majesté. Je l’ai repris, en corrigeant : « Vous voulez sans doute parler de mines d’acier. » Mais il a insisté, tout en réassurant : « Non, nous tirons le fer des mines et le mettons à cuire dans un ingénieux fourneau où il se mue en cet acier que vous pouvez voir. » Interloqué, j’ai protesté : « Quoi ? Vous voudriez me faire croire qu’il me suffit de fourrer un âne dans un fourneau pour qu’il en sorte un cheval ? » Et il lui a fallu pas mal d’explications supplémentaires pour parvenir à me convaincre. Pour être franc, Majesté, nous autres Européens avons toujours cru que l’acier était un métal distinct du fer et de qualité infiniment supérieure.
— Et pourtant non, confirma simplement le shah, un grand sourire aux lèvres. L’acier n’est que le fruit d’un traitement que vous ignorez peut-être encore en Europe.
— Ainsi, j’aurai enrichi ma culture personnelle en passant à Neyriz, conclut mon père. Mais mon voyage m’a aussi conduit jusqu’à Chiraz, bien sûr, et ses vignes à perte de vue. Là, j’ai pu goûter à tous les vins qu’on en tire, sur les lieux mêmes des différents cépages. En passant par là, j’ai aussi pu essayer... (il glissa un regard en direction de la shahryar Zahd). La ville est réputée, vous le savez, pour l’inégalable beauté de ses femmes, et je dois avouer que j’en ai vu de plus jolies à cet endroit que partout ailleurs.
— C’est vrai, admit la shahryar. J’y suis née moi-même. Nous avons ici en Perse un proverbe qui dit : « Si tu cherches une jolie femme, va voir à Chiraz. Si tu cherches un beau garçon, rends-toi à Kachan. » Vous passerez du reste par cette dernière ville en partant vers l’est comme vous allez le faire.
— Ah bon, tiens donc ! nota au passage oncle Matteo. Pour ma part, enchaîna-t-il, j’ai découvert à Bassora une chose entièrement nouvelle pour moi. Il s’agit d’une huile appelée naphte, mais qui, loin de provenir des olives, des noix, du poisson ou d’être extraite de la graisse animale, suinte directement du sol lui-même. Elle éclaire mieux que n’importe quelle huile, brûle plus longtemps et n’émet pas d’odeur suffocante. J’en ai rempli plusieurs flasques, histoire de nous illuminer le soir au cours de notre voyage ainsi que pour en étonner d’autres qui, comme moi, n’auront peut-être encore jamais vu pareille substance.
— Pour ce qui est de votre expédition, maintenant, reprit le shah. Puisque vous avez résolu d’opter pour la voie terrestre, souvenez-vous de ma mise en garde à l’égard du Dasht-e-Kavir, le Grand Désert salé situé plus à l’est. Cette fin d’automne est sans doute la meilleure saison pour en entreprendre la traversée, bien que, à dire vrai, aucune période ne soit vraiment propice. Pour votre caravane, j’ai suggéré des chameaux, et il vous en faudrait cinq. Un réservé à chacun d’entre vous et portant vos effets personnels, un pour votre guide, le dernier pour le reste de vos marchandises. Le wazir pourra vous accompagner demain au bazar afin de vous aider à les choisir, il les paiera pour vous et acceptera vos chevaux en guise de dédommagement.
— C’est vraiment très aimable à Votre Majesté, fit mon père, reconnaissant. Mais il y a un petit détail... Nous n’avons pas de conducteur de chameaux.
— Je vois. À moins que vous ne soyez versé dans l’art de mener cette bête, il vous en faudrait un. Je peux sans doute vous aider à vous le procurer. Mais avant tout, occupez-vous des chameaux.
Ainsi, le lendemain, nous étions de retour au bazar avec Jamshid. Le marché aux chameaux couvrait à lui seul un large espace ceinturé d’une rangée continue de pierres. Les animaux étaient alignés côte à côte, les antérieurs attachés sur ces rochers afin qu’ils aient l’air, aux yeux des acheteurs potentiels, à la fois plus grands et plus fiers. Cette partie du marché était de loin la plus bruyante, puisqu’en plus des vociférations agitées que se lançaient vendeurs et acheteurs occupés à se chamailler sur les prix, les chameaux eux-mêmes, agacés de se voir sans cesse attraper et secouer le museau pour les forcer à montrer leur agilité à s’asseoir et se relever, gémissaient à fendre l’âme, emplissant l’air de leurs beuglements irrités. Jamshid ne se priva pas de les soumettre à son tour à cette épreuve ainsi qu’à bien d’autres. Il agita leurs bosses en tous sens, palpa leurs membres de haut en bas et leur inspecta scrupuleusement les naseaux. Après avoir ainsi examiné presque toutes les bêtes exposées ce jour-là, il en fit mettre cinq de côté, un mâle et quatre femelles. Puis il se tourna vers mon père et lui dit :
— Voyez si vous approuvez ma sélection, Mirza Polo. Vous noterez que leurs sabots antérieurs sont plus larges que ceux de derrière, indice sûr de leur puissance et de leur stabilité. Leurs naseaux sont sains, c’est un détail auquel il faut veiller régulièrement. À la moindre alerte d’infestation, n’hésitez pas à les vermifuger par aspersion de poivre.
Mon père et mon oncle, n’ayant aucune habitude de ce genre de commerce, s’en remirent avec confiance au choix scrupuleux du wazir. Le marchand manda l’un de ses aides pour conduire les bêtes, attachées les unes aux autres à la queue leu leu, jusqu’aux étables du palais, et nous les suivîmes à notre rythme.
Le shah Zaman et sa compagne, la shahryar Zahd, nous attendaient dans une pièce chargée des multiples présents qu’ils comptaient nous faire remettre de leur part au khan Kubilaï. Qali de la meilleure facture roulés sur eux-mêmes, coffrets de bijoux, plateaux et aiguières d’or sculptés de la façon la plus exquise, cimeterres d’acier de Neyriz en leurs fourreaux incrustés de pierres précieuses, ainsi que, pour les femmes du khakhan, des miroirs polis du même acier que les cimeterres, toutes sortes de cosmétiques – du khôl au henné –, des flasques de cuir emplies de vin de Chiraz, des boutures enveloppées avec grand soin des roses les plus précieuses trouvées dans les jardins du palais, des oignons de banj et de pavot dont on extrait le teryak. Le plus frappant de tous les cadeaux était une planche sur laquelle un peintre de la cour avait peint le portrait d’un homme à l’air rébarbatif et ascétique, mais aveugle, dans la mesure où ses yeux étaient tout blancs. C’était la première représentation d’un être vivant que je voyais dans un pays musulman.
Le shah expliqua :
— Ce dessin est censé donner une idée de l’apparence du prophète Mahomet – la paix et la bénédiction soient sur lui. Il y a, dans les royaumes du khakhan, de nombreux musulmans, et beaucoup ignorent tout de l’aspect que pouvait avoir le Prophète – que la paix et la bénédiction soient sur lui – dans la vie de tous les jours. Vous emporterez cela pour le leur montrer.
— Excusez-moi, glissa oncle Matteo, plus hésitant qu’à l’ordinaire, je pensais que les images représentant les créatures vivantes étaient formellement interdites dans l’islam. Et celle-ci nous montre le Prophète en personne...
Ce fut la shahryar Zahd qui nous éclaira.
— Elle ne devient vivante qu’à partir du moment où les yeux sont peints. Vous engagerez un artiste pour le faire juste avant de l’offrir au Grand Khan : il suffira d’ajouter deux points marrons dans les globes oculaires.
Le shah ajouta d’utiles précisions.
— De plus, le tableau lui-même a été peint à l’aide de teintures magiques qui commenceront à s’estomper d’ici quelques mois et finiront par disparaître totalement à la longue. Ainsi, en aucun cas cette image ne pourra devenir un objet d’idolâtrie, comme toutes celles que vous autres chrétiens révérez et que nous avons interdites du fait de leur inutilité dans notre religion plus civilisée.
— Ce portrait, avança respectueusement mon père, sera j’en suis sûr accueilli par le Grand Khan comme un présent unique, car il ne ressemble à aucun de ceux qu’il a déjà reçus. Vos royales majestés se seront montrées plus que généreuses à son égard.
— J’aurais aimé lui envoyer aussi quelques vierges de Chiraz, ainsi que quelques garçons de Kachan, ajouta le shah d’un ton songeur. Mais les tentatives que j’ai faites en ce sens se sont toutes soldées par des échecs. D’une façon ou d’une autre, ils disparaissent avant d’atteindre la cour du khan. Les vierges sont, il faut le croire, des denrées bien délicates à transporter.
— Je serais déjà fort heureux si nous parvenions à convoyer tout cela, fit mon oncle, englobant du geste le monceau de présents.
— Cela ne posera pas l’ombre d’un problème, assura d’un ton calme le wazir Jamshid. Chacun des chameaux désormais en votre possession pourrait porter à lui seul ce tas de marchandises, et ce sur huit farsakh de distance par jour, sans nécessité de plus d’un puits pour trois jours de marche, si cela s’avérait nécessaire. Tout cela à condition, bien sûr, que vous disposiez d’un bon conducteur de chameaux.
— Ce qui est dorénavant chose faite, annonça le shah. Acceptez-le comme un nouveau cadeau de ma part, messieurs, particulièrement destiné à vous, celui-ci. (Il fit un geste à l’un de ses gardes stationnés à la porte, qui s’éclipsa.) Il s’agit d’un esclave dont je n’ai fait que tout récemment l’acquisition et qu’a acheté pour moi l’un des eunuques de ma cour.
— La générosité de Votre Majesté continue de nous éblouir et de nous stupéfier..., murmura mon père.
— Allons, allons, tempéra le shah modestement. Qu’est-ce donc qu’un esclave, entre amis ? Quand bien même il m’aurait coûté la somme de cinq cents dinars, comme celui-ci !
Le garde revint accompagné de l’esclave, lequel s’écroula immédiatement sur le sol, se confondant en bruyants salamalecs et criant d’un ton perçant :
— Qu’Allah soit loué ! Enfin, nous nous retrouvons, mes bons maîtres !
— Sia budetit ! Par mes tripes et mes boyaux, s’exclama oncle Matteo. Mais c’est ce serpent visqueux qui nous a dégoûtés de l’acheter !
— Narine, odieuse créature ! gémit à son tour le wazir. En vérité, Votre Seigneurie, comment avez-vous pu entrer en possession de cet excrément ?
— Je pense que l’eunuque est tombé sous son charme, convint amèrement le shah. Hélas, ce n’est pas mon cas. Je vous l’offre, et c’est de grand cœur, messieurs.
— Euh... Oui, évidemment... Dans ce cas..., firent dans leurs barbes respectives mon père et mon oncle, très mal à l’aise mais n’osant offenser le généreux donateur.
— Jamais je n’ai connu un esclave aussi odieux et rebelle, ajouta le shah sans ambages, sans même feindre d’encenser une seconde son présent. Il m’invective et me maudit dans une demi-douzaine de langues que j’ignore complètement, bien que le mot « porc » soit apparemment toujours utilisé.
— Il s’est également rendu coupable d’insolence à mon égard, s’offusqua la shahryar. Imaginez-vous un esclave osant remettre en cause la douceur de la voix de sa maîtresse ?
— Le Prophète en personne – et que, bien sûr, la paix et la bénédiction soient toujours sur lui –, marmotta Narine à voix haute, comme pour lui-même, le Prophète a lui-même maudit toute maison dont une voix féminine peut être entendue de l’extérieur.
La shahryar lui lança un regard venimeux, et le shah conclut, anéanti :
— Vous entendez ? Bien, sachez que l’eunuque qui me l’avait amené sans me consulter a été écartelé par quatre chevaux sauvages. Je pouvais me permettre cette perte sèche, puisqu’il était né sous mon toit, étant le fruit d’un autre de mes esclaves. Mais ce chacal de fils de pute m’a coûté cinq cents bons dinars, et l’on pourrait donc en faire meilleur usage. Vous m’avez réclamé un conducteur de chameaux, messieurs, et il affirme en être un.
— Absolument ! clama le chacal de fils de pute. Mes bons maîtres, j’ai grandi au milieu des chameaux, et je les aime comme mes sœurs...
— Ça, glissa mon oncle, je veux bien le croire.
— Réponds à cette question, esclave ! aboya Jamshid. Un chameau s’agenouille quand on le charge. Il mugit et se plaint hautement à chaque nouveau fardeau dont on l’accable. Quand sait-on qu’il a atteint sa charge limite ?
— C’est très simple, wazir Mirza. Dès qu’il cesse de ronchonner, vous pouvez être sûr qu’il ne portera pas un brin de paille de plus.
Jamshid haussa les épaules.
— Pas de doute, il connaît les chameaux.
— Bon, eh bien..., marmonnèrent mon père et mon oncle.
— Vous savez, messieurs, vous avez le choix, proposa le shah sans la moindre émotion. Ou bien vous le prenez avec vous, ou bien vous attendez ici pour le voir conduire au chaudron.
— Au chaudron ? s’enquit mon père qui ignorait tout de ce châtiment bien spécifique.
— Emmenons-le, père, intervins-je pour la première fois.
Je n’y mis pas un grand enthousiasme, mais je ne me sentais vraiment pas la force de revoir quelqu’un plonger dans l’huile en ébullition, fût-ce même cette vermine nauséabonde.
— Allah vous le rendra, jeune maître Mirza ! cria la vermine. Oh, bijou plus que parfait, vous avez autant de compassion que le derviche d’antan Bayazìd qui, au cours d’un de ses voyages, trouva et attrapa une fourmi restée prise dans un pansement sur son nombril et refit à l’envers plusieurs centaines de farsakh pour la ramener à son point de départ, afin que la pauvre exilée, injustement enlevée à son nid de naissance, retrouvât...
— La ferme ! tonna mon oncle. Nous allons te prendre avec nous, ne serait-ce que pour débarrasser notre ami le shah de ta méphitique présence. Mais je te préviens, pourriture, ne compte surtout pas sur une compassion quelconque de notre part !
— Je m’en contenterai ! cria la pourriture. Les paroles vindicatives et même les coups donnés par un sage valent mieux que les flatteries ou les faveurs prodiguées par un ignorant. Et de plus...
— Oh, doux Jésus ! murmura mon oncle, l’air soudain très las. Ce n’est pas sur ton postérieur que je vais taper, mais sur ta langue de serpent à sonnettes. Votre Majesté, nous partirons à l’aube, dès demain matin, afin que vous soyez libéré au plus tôt de cette chose fétide.
Au point du jour le lendemain, Karim et nos deux autres domestiques nous aidèrent à endosser de robustes habits de voyage du plus pur style persan et à remballer nos effets personnels. Après quoi, ils offrirent à chacun d’entre nous un vaste panier garni de la nourriture la plus fine, de vin et d’autres friandises. Ils avaient été préparés tout exprès par les cuisiniers du palais, de façon que les viandes se conservent le mieux possible et nous permettent ainsi de nous sustenter une bonne partie du voyage. Cela fait, les trois domestiques se lancèrent dans une hallucinante démonstration de chagrin et d’affliction, comme si nous avions été toute leur vie durant leurs maîtres bien-aimés et que nous les abandonnions tout d’un coup à jamais. Ils se prosternèrent dans d’interminables salamalecs, puis ils arrachèrent leurs turbans et frappèrent leurs têtes nues sur le plancher, violence qu’ils ne consentirent à faire cesser que lorsque mon père leur eut distribué de juteux pourboires. Dès lors, ils nous regardèrent partir avec de grands sourires, nous recommandant chaleureusement à la protection d’Allah.
Aux écuries du palais, nous découvrîmes que, sans y avoir été enjoint ni contraint, Narine avait fait seller et charger nos chameaux de tout notre attirail, sans rien en oublier. Il avait même fait envelopper et calé avec le plus grand soin les nombreux cadeaux offerts par le shah, afin qu’ils ne puissent ni choir ni s’entrechoquer les uns contre les autres. Enfin, pour autant que nous puissions en juger, il n’avait absolument rien volé.
Loin de le complimenter, mon oncle lui déclara de son ton le plus rude :
— Je vois ton petit manège, coquin ! Tu crois peut-être pouvoir nous endormir par ces bonnes actions, afin de mieux nous rouler dans la farine dès que ton instinct de gredin aura repris le dessus. Mais fais bien attention, Narine, c’est tous les jours que nous exigerons de ta part cette efficacité et...
L’esclave l’interrompit pour déclamer de la façon la plus obséquieuse :
— Les maîtres n’ont jamais que les domestiques qu’ils méritent : ceux-ci les servent d’autant mieux qu’on leur a fait confiance et qu’on les a respectés.
— Eh bien, pour autant que nous sachions, intervint mon père, il ne semble pas que tu aies particulièrement bien servi tes précédents propriétaires, qu’il s’agisse du marchand d’esclaves, du shah...
— Ah, mon bon maître, Mirza Polo, je suis resté trop longtemps confiné à la ville et cloîtré dans ces étroites demeures, mon esprit en est devenu acariâtre et revêche. Allah a fait de moi un vagabond. Aussi, dès que j’ai su que vous étiez d’authentiques voyageurs, ai-je fait tous les efforts possibles et imaginables pour me faire renvoyer de ce palais, afin de pouvoir, par un moyen ou un autre, rejoindre votre caravane.
— Hum..., firent ensemble mon père et mon oncle, aussi sceptiques l’un que l’autre.
— Ce faisant, je savais que je risquais une sortie bien plus radicale, comme d’aller faire un plongeon dans le chaudron. Mais le jeune Mirza Marco m’a sauvé de ce tragique destin et il n’aura point à le regretter. Je serai toujours pour vous, mes vieux et vénérables maîtres, un très obéissant serviteur, mais je saurai constituer pour lui un précieux et dévoué mentor. Je me dresserai entre lui et la souffrance, pour le protéger comme il l’a fait pour moi et, jour après jour, avec assiduité, je l’instruirai de toute la sagesse de la piste.
Tel était le second des précepteurs et des guides un peu particuliers que j’avais récoltés à Bagdad. J’aurais bien sûr mille fois préféré qu’il soit aussi avenant, agréable à fréquenter et désirable que l’avait été la princesse Phalène. À la vérité, l’idée de vivre sous la tutelle de cet esclave malpropre ne m’enchantait guère, inquiet que j’étais de voir déteindre sur moi, à la longue, l’une ou l’autre de ses détestables manies. Cependant, je n’eus pas le cœur de le blesser en avouant tout haut ce que je pensais tout bas et me contentai d’arborer un air de magnanime tolérance.
— Vous savez, je ne prétends pas être un homme parfait, loin de là, poursuivit Narine, comme s’il avait lu dans mes pensées. J’admets que certaines de mes façons pourraient choquer une compagnie policée, et sans doute aurez-vous plus d’une occasion de me morigéner, voire de me battre. Mais en tant que guide spécialiste des pistes, je me pose là, veuillez m’en croire. Vous m’avez fourni l’occasion de retrouver le goût des grands espaces, vous n’aurez ma foi pas à le regretter. Mon efficacité vous étonnera. Vous verrez !
Nous allâmes donc tous trois satisfaire aux adieux rituels dus à nos hôtes, le shah Zaman, la shahryar Zahd, sa vieille mère et la shahzrad Magas. Sachant que nous partions, ils s’étaient levés tôt. Leurs souhaits de départ furent de ceux que l’on réserve à de véritables invités plus qu’à de simples porteurs du sauf-conduit impérial du khakhan qu’il eût fallu héberger.
— Voici les papiers stipulant que vous êtes désormais propriétaires de cet esclave, expliqua le shah en les tendant à mon père. Vous aurez encore de nombreuses frontières à franchir sur votre chemin vers l’Orient, et partout il vous sera demandé de justifier de l’identité de chaque membre de votre caravane. Maintenant, mes bons amis, faites bonne route et puissiez-vous cheminer à l’ombre d’Allah.
À nous tous, mais avec un petit sourire qui m’était tout particulièrement destiné, la princesse Phalène nous souhaita d’éviter tous les mauvais génies qui pourraient hanter la piste, pour ne rencontrer que de doux et délicats péri.
La vieille grand-mère hocha la tête sans dire un mot, mais la shahryar saisit l’occasion de ces adieux pour nous débiter une histoire aussi longue que toutes celles dont elle avait le secret, concluant avec effusion :
— Votre départ va nous laisser bien démunis. Là-dessus, j’eus le culot de lui répondre :
— Il y a ici quelqu’un, dans ce palais, à qui j’aimerais présenter mes plus ardents hommages.
J’étais encore, je le confesse, quelque peu tourneboulé par mon idée un peu folle d’avoir percé à jour quelque pesant secret de famille concernant la princesse Lumière du Soleil. Car, qu’on le veuille ou non et qu’elle ait été ou pas aussi sublime que je me l’étais peinte en imagination, elle avait bel et bien été mon infatigable amante. Il était par conséquent tout naturel qu’à l’instant de prendre congé j’eusse pour elle une attention particulière.
— Daigneriez-vous lui transmettre mon chaleureux au revoir, Votre Majesté ? Je ne pense pas que la princesse Shams soit précisément votre fille, mais...
— Pardon ? s’esclaffa la shahryar. Ma fille, vraiment ? Vous ne manquez vraiment pas d’humour, jeune Mirza Polo, de vouloir prendre congé de nous sur un trait d’esprit aussi enjoué. Vous n’êtes pas sans savoir, je suppose, que la seule princesse qui eût jamais porté ici le nom de Shams n’est autre que la shahrpiryar.
— Ma foi, j’avoue que ce titre ne me dit rien et que je ne l’avais encore jamais entendu employer, bredouillai-je, un peu emprunté et hésitant.
J’étais d’autant plus troublé que je n’avais pas manqué d’observer la façon curieuse dont s’était retirée la princesse Phalène vers un coin de la pièce, la tête tournée vers un pli du qali qui ornait le mur et les yeux brillants d’un éclat fort espiègle, comme si elle craignait d’éclater bruyamment de rire.
— Le titre de shahrpiryar, poursuivit sa mère, qualifie la princesse douairière Shams, la vénérable et royale génitrice, j’ai nommé (et elle tendit théâtralement le bras vers elle) ma mère, ici présente.
Sonné sur place, le souffle momentanément coupé d’horreur tant j’étais révulsé par cette effarante nouvelle, je dévisageai d’un air dégoûté ce vieux débris ridé, ratatiné et à moitié chauve, au teint marbré et à la vague odeur de moisi qu’était devenue la shahrpiryar Shams, cette grand-mère décrépite à l’âge canonique, et... tenez-vous bien, elle répondit à mon regard exorbité par un sourire humide et lascif qui découvrit ses gencives d’un gris blanchâtre. Puis, afin que je ne puisse plus nourrir le moindre doute quant à la réalité de cette révélation, elle passa lentement la pointe de sa langue verte et moussue sur le reste décharné de sa lèvre supérieure.
Je pense que je dus vaciller un instant sur place, mais je suivis je ne sais trop comment mon père et mon oncle en-dehors de la pièce, parvenant de justesse à éviter une syncope ou un vomissement qui eût été, sur ce sol d’albâtre, plutôt malvenu. Je n’entendis donc que dans un vague brouillard les adieux entrecoupés de rire, enjoués et sarcastiques que m’adressait Phalène, noyé que j’étais dans le souvenir soudain bien présent de ma niaise demande, un soir : « Ta sœur est-elle beaucoup plus jeune que toi ? », accablé aussi par l’écrasante fatuité de mon délire concernant la divine beauté de la princesse Lumière du Soleil, et l’esprit traversé en un éclair par la mise en garde du diseur de bonne aventure : « Méfie-toi de la beauté, elle est assoiffée de sang... »
Bon. L’un dans l’autre, cette dernière rencontre avec la beauté n’avait fort heureusement débouché sur aucune effusion de sang, et, comme on le dit, le ridicule n’a jamais tué personne. Mais si elle n’eut pas de conséquence plus malheureuse, cette expérience eut pour effet de rendre mon sang plus vif, plus rouge et plus vigoureux qu’il l’avait jamais été, puisqu’il suffisait que me revînt en mémoire le souvenir des nuits passées dans le quartier des femmes pour que mon teint s’empourprât et devînt rubicond comme les joues d’une première communiante.